L’ordre et la morale: retour sur une controverse

La sortie, ou non sortie, du film de Matthieu Kassowitz a fait couler beaucoup d’encre en Nouvelle-Calédonie. Petit retour sur les épisodes de la controverse et ce qu’en dit la presse.

La longue préparation du film :

Alors que la sortie du film était prévue en France pour le 16 novembre, dès juillet 2009, l’annonce du tournage du film à Ouvéa fait réagir Les Nouvelles Calédoniennes qui y voient déjà les prémisses d' »une petite polémique, sur le web local ou dans les dîners en ville.  » «  La démarche de Mathieu Kassovitz a été validée par le président du Sénat coutumier « , a confirmé Mathias Waneux, tout frais élu provincial, en contact depuis de nombreuses années avec le réalisateur. Il porte le projet à Ouvéa.  » Il est important de faire ce film au moment où les gens qui ont fait l’histoire sont encore en vie.  » (Les Nouvelles Calédoniennes, 03/07/2009)

Près d’un an plus tard, le tournage est annoncé, mais se déroulera en Polynésie Française. Dans un entretien avec Les Nouvelles Calédoniennes, Matthias Waneux revient  sur les raisons qui ont présidé à cette décision :

« La production a envoyé Olivier Rousset qui, par mon intermédiaire, pendant presque deux ans, a rencontré tout le monde. Il a parcouru Ouvéa et Nouméa pour rencontrer les familles de toutes les victimes. On a organisé plusieurs réunions dans les chefferies d’Ouvéa, qui étaient toutes d’accord. On a eu le feu vert de partout, de la mairie, du Sénat coutumier, du président du gouvernement, des provinces et surtout des familles des victimes, de l’association des prisonniers. Car l’an dernier, deux films se sont faits sur Ouvéa sans consulter la population. C’est une chance qu’elle le soit avec un projet de cette taille. On a retravaillé le scénario en fonction des doléances de la population, tout le monde voulait que ça se fasse. Sauf le fils d’Alphonse Dianou (un des preneurs d’otages, NDLR). », « On a même proposé au fils d’Alphonse de jouer son père, il a longtemps hésité. Il n’avait qu’un an au moment des événements de la grotte. » Il rappelle également, le long processus de discussion autour du film depuis 1988 et qu’il souhaitait que le film participe «  à [l’] élan de réconciliation. »

Matthieu Kassowitz. Pourquoi le film est tourné en Polynésie Française : http://www.youtube.com/watch?v=Z97col68Mro

Mais dès l’annonce du tournage, le député calédonien et président de la province Sud, Pierre Frogier, « regrette que le film de Mathieu Kassovitz soit tourné et, qui plus est, en Polynésie. » et « fait part de sa déception dans une lettre adressée à Gaston Tong Sang, président de la Polynésie française, quant à la décision de son gouvernement de subventionner L’Ordre et la Morale », au nom des « réticences fortes de la population et notamment des habitants d’Ouvéa » et indique que « pour ces raisons, le gouvernement et la province Sud ont annulé les subventions qui avaient été primitivement allouées à la réalisation de ce film. » (LNC, 19/08/2010) Christophe Rossignon, le producteur du film y répond le 23 août :

« En premier lieu, la province Sud, par un arrêté daté de mars, a toujours soutenu le film, en nous accordant notamment une aide financière pour son tournage en Nouvelle-Calédonie, déclare Christophe Rossignon. La délocalisation de ce dernier, pour les raisons que vous connaissez, rend cette aide caduque, certes, mais ne change rien au projet, qui reste tout aussi légitime, nous semble-t-il, tant vis-à-vis de notre liberté d’expression que du devoir de mémoire et du chemin de la réconciliation que le film apportera à cette terrible histoire des événements d’Ouvéa de 1988. »

La polémique est lancée, et le 25 août Les Nouvelles sondent le terrain pour savoir ce qu’en pense les habitants d’Ouvéa et les politiques. Pour Déwé Gorodey, chargée de la culture au gouvernement « M. Kassovitz a fait le travail qu’il fallait. Il a consulté les gens, tous les clans de l’île et il a bien fait. Et cela a été un long travail de trois ans, réalisé avec Mathias Waneux. Je ne crois pas qu’une partie de la population d’Ouvéa soit contre. » Roch Wamytan rappelle qu’il était contre, notamment en raison du rôle du Capitaine Legorjus mais aussi parce que « le film porte sur le rôle du FLNKS alors que personne ne sait exactement ce qu’il en a été. » Sonia Lagarde quant à elle désapprouve la méthode. A l’occasion d’une visite en Polynésie Françise, Philippe Gomez s’exprime à son tour, replaçant le film dans la perspective de l’Accord de Nouméa rappelant que

« Nous, Calédoniens, Kanak, non Kanak, indépendantistes, non indépendantistes, nous avons été capables de regarder en face cette part de l’histoire de notre pays sans la nier. Ce film doit procéder de la même manière : ce doit être notre capacité à regarder en face notre histoire, à en assumer cette part douloureuse, à en accepter les ombres et les lumières. C’est ce qui est en train d’être fait aujourd’hui par Mathieu Kassovitz et son équipe. » (LNC, 21/09/2010)

Maki Wéa va également dans ce sens : «  Ce n’est pas un projet de la tribu de Gossanah, ou des familles d’Ouvéa. C’est le projet de tout le pays […] Notre délégation est composée de Maré, Lifou, Ouvéa, et toute la Grande Terre […].nous sommes partis pour une aventure importante pour nous, qui doit parler de notre histoire, de ce qu’a vécu le peuple kanak dans son pays […]. Chacun a sa vision politique, mais ce qui est important, c’est que le film va faire avancer le pays dans le chemin de la réconciliation. Ça fait suite au travail qu’on a fait depuis 1988, c’est le même élan ». (LNC, 6/10/2010)

Le contenu du film : des réactions plus marquées en métropole

A ce premier temps, suit un recentrement sur le contenu même du film et ses protagonistes. Ainsi Michel Bernard s’exprime lors d’une interview pour la sortie de son ouvrage Le temps d’un secret (18/12/2010). Puis le Capitaine Legorjus fait l’objet de deux interviews (04/06/2011 et 24/11/2011). Bernard Pons enfin a également droit à une interview (28/10/2011) permettant d’alimenter l’idée qu’il existe autant de versions des évènements que d’acteurs (15/07/2011) :

« La véritable question posée par Ouvéa, estime Louis-José Barbançon, c’est de savoir pourquoi on en est arrivé là, et, surtout, quelles en ont été les conséquences pour la Nouvelle-Calédonie ». « Ouvéa, c’est aussi l’aune à laquelle on mesure ce que l’Etat français a été capable de faire et ce qu’il ne refera plus jamais ». Pour lui, « la paix et la prospérité de la Calédonie depuis 1989 se sont faites sur les morts d’Ouvéa ». Les Nouvelles concluent ainsi: « A défaut de pouvoir aborder tout cela, le film de Mathieu Kassovitz permettra au moins de braquer un coup de projecteur sur cet épisode tragique de l’histoire récente. Il y a plusieurs Ouvéa, mais une seule histoire. Celle qui a façonné le visage actuel de la Nouvelle-Calédonie. »

Le film constitue en lui-même une recherche d’équilibre. Mais c’est paradoxalement en métropole que le film a été le plus vivement critiqué sur son contenu.

Perçu comme un film dossier, les critiques reflètent tout autant les lignes éditoriales des différents journaux que les difficultés à penser ces épisodes de l’histoire militaire française. Ainsi Le Figaro lui consacre un dossier intitulé Ouvéa, les mensonges de Kassowitz  (http://www.lefigaro.fr/cinema/2011/11/12/03002-20111112ARTFIG00287-ouvea-les-mensonges-de-kassovitz.php), tandis que Le Point s’interroge sur les conditions de la controverse et remet en perspective les propos tenus dans le dossier du Figaro Magazine:

« L’article même du Figaro Magazine défend l’idée que L’ordre et la morale « prend délibérément parti d’assassiner la vérité des faits », et traite son réalisateur d' »exemple parfait » des « petits Français de métropole fraîchement débarqués (…), impressionnés par ces langues où le verbe avoir n’existe pas, ces tribus où l’on est possédé collectivement par la terre nourricière, où le respect des anciens est sacré et dicte une vie collective qui fleure bon le communisme originel ». L’auteur de l’article, Thierry Deransart, accuse en outre Legorjus, « belle âme pétrie d’idées généreuses » selon lui, d’avoir plagié le livre d’Edwy Plenel et Alain Rollat, Mourir à Ouvéa. Le Tournant calédonien. Avant de s’étonner qu' »un chef de corps d’une unité d’élite de la gendarmerie française fasse sienne la grille de lecture militante de deux journalistes trotskistes revendiqués »…»

« Mathieu Kassovitz, qui a travaillé près de dix ans sur le long-métrage, assure qu’il a cherché à être au plus près de la vérité, et à éviter la controverse. Dans un entretien à l’Agence France-Presse, il affirme avoir contacté le général Vidal et Bernard Pons lors de la préparation du film, sans réponse de leur part. « J‘ai notamment travaillé à partir de l’enquête de la Ligue des droits de l’homme de 1989, elle-même étayée sur les témoignages des militaires, des Kanaks, de Pons, de Vidal…, explique-t-il. Mon film n’est pas adapté du livre de Philippe Legorjus. » (…) Ce dernier tout en soutenant pleinement L’ordre et la morale, souligne qu’il fait de certains points une analyse différente. « Les militaires n’ont pas la part belle dans le film », estime-t-il. » (http://www.lepoint.fr/culture/l-ordre-et-la-morale-la-controverse-15-11-2011-1396445_3.php )

Le Monde le souligne bien : « Le meilleur de L’Ordre et la Morale se trouve dans la peinture des mœurs militaires. S’il est une institution que le cinéma français néglige depuis la fin de la guerre d’Algérie, c’est l’armée. On la voit ici à l’œuvre, chargée du poids de son histoire, de ses rituels et de ses réflexes de castes. Le portrait n’est pas complaisant, d’autant qu’à la rigidité de l’armée de terre le scénario oppose l’humanité et le réalisme de la gendarmerie. Mais il y a là un exercice rigoureux qu’on n’a pas l’habitude de voir au cinéma. » (http://www.lemonde.fr/cinema/article/2011/11/15/l-ordre-et-la-morale-kassovitz-retourne-vers-l-enfer-d-ouvea_1603944_3476.html)

Kassowitz répond à Bernard Pons : http://www.wat.tv/video/ordre-morale-mathieu-kassovitz-4er73_2exyv_.html

Dossier de presse du film : télécharger ici

La sortie du film : les enjeux pour l’histoire calédonienne

La polémique autour de la sortie du film débute le 22 octobre, lorsque Les Nouvelles Calédoniennes annonce la décision de Douglas Hickson, le propriétaire de l’unique multiplex de Nouvelle-Calédonie, de ne pas diffuser le film. Si Matthieu Kassowitz met directement en cause Pierre Frogier dans Le Parisien, celui-ci a indiqué qu’il n’en était pas responsable (LNC, 29/10/2011). Après diverses manifestations organisées, le circuit de diffusion s’est organisé autrement et nous savons désormais qu’il sera bel et bien diffusé en Nouvelle-Calédonie, via notamment le Centre Culturel Tjibaou, les cinémas de brousse et la Fédération des Œuvres Laïques et ce à compter du 12 décembre.

Cette dernière phase de la polémique permet finalement de relancer le dialogue au profit d’une réflexion sur les enseignements de l’histoire locale en Nouvelle-Calédonie. La question reste en suspens, pourquoi donc est-ce ce film qui a provoqué la polémique ? En effet « Les mêmes débats avaient émergé en 2008, à l’occasion de la programmation de deux documentaires évoquant la tragédie d’Ouvéa. Ils ont été diffusés et le pays ne s’est pas retrouvé à feu et à sang, rappelle Benoît Trépied. Les Calédoniens doivent avoir l’intelligence et la maturité de confronter leurs différents point de vue. Après tout, la démocratie n’a jamais signifié l’unanimité ». Pour Patrice Godin, « le film pointe du doigt l’Etat français. On peut ainsi comprendre l’opposition ferme de certains politiques à sa diffusion. » (LNC, 29/10/2011). Mais finalement, c’est peut être le film « en trop » dans le sens, où il ne se veut pas documentaire et pose des questions explicites quant à l’interprétation des évènements, et qu’une sortie cinéma y est associée touchant un plus large public que les documentares.

Connaître leur histoire, c’est finalement ce que bon nombre de jeunes calédoniens, passés entre les mailles des réformes ont demandé. L’enseignement de la période dite « des Evènements » est ainsi revenue dans le débat comme en témoigne l’article des Nouvelles du 29 octobre, « Une matière complexe en classe », qui revient sur la difficulté de rendre compte des faits, interprétés très différemment selon les points de vue. Enseigné en terminale, seulement depuis 2008, les jeunes calédoniens sont donc nombreux à ne pas avoir creusé la question au-delà de l’Education Civique en Troisième. Un gros travail de cadrage a donc été fait, puisque manquant d’ouvrage de synthèse historique, les enseignants se sentent parfois démunis pour accompagner leurs élèves dans la compréhension de cette période.  Le film de Kassowitz peut à ce titre constituer un sujet d’étude en tant que tel.

L’émission Faut qu’on se parle, du  30 novembre 2011:

http://nouvellecaledonie.la1ere.fr/programmes/faut-quon-se-parle/lordre-et-la-morale_71924.html

***

A propos de l’auteure de cet article :

Claire Levacher est Doctorante en anthropologie ‘Les Kanak et la mine : genèse d’un mouvement autochtone en Nouvelle-Calédonie [1994-…]’, sous la direction de Marie Salaün, IRIS-EHESS. Elle collabore également avec le Groupe International de Travail pour les Peuples Autochtones (GITPA). Voir sa  Page web personnelle.


 

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2 commentaires pour L’ordre et la morale: retour sur une controverse

  1. amandine dit :

    Bonjour,
    Est-il possible d’avoir les références des documentaires diffusés en 2008?

  2. Marion Dupuis dit :

    Bonjour,
    Voici les références :
    « Retour sur Ouvéa » de Medhi Lallaoui, 2008
    « Grotte d’Ouvéa : autopsie d’un massacre », d’Elizabeth Drévillon, Galaxie Presse, France 2, 2008.
    Cordialement

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