Bolivie, réélection d’Evo Morales pour un troisième mandat présidentiel: entretien du GITPA avec le sociologue Laurent Lacroix.

Evo Morales, vient d’être réélu, le 12 octobre, avec 60% de votes, pour un troisième mandat, le deuxième sous le régime d’État social unitaire de droit plurinational communautaire défini par la Constitution de 2009. D’origine aymara, il est communément présenté comme le premier président amérindien d’Amérique latine.

Entretien avec Laurent LACROIX*, membre du réseau des experts du GITPA pour l’Amérique latine

Q :Quelle est la part des indiens dans la population de l’État Bolivien, les différents groupes, leurs répartitions géographiques ?

Selon le recensement de 2012, 48% de la population de plus de 15 ans déclare appartenir à une nation ou un peuple autochtone. Lors du recensement précédent (2001), 62% s’auto définissait comme « autochtone ». Cette comparaison n’est pas sans soulever les problèmes liés à la méthode de comptage et à l’interprétation des statistiques dites ethniques. Elle remet aussi partiellement en question l’idée d’État plurinational résultant d’un processus politique basé sur celle d’une « majorité autochtone » historique. Cela révèle le caractère dynamique et éminemment politique des identités collectives. La notion de frontières identitaires soulevée par de nombreux chercheurs prend ici tout son sens dans la mesure où l’identité constitue à la fois un enjeu politique et fait le jeu d’une négociation permanente entre groupes sociaux différenciés. Plus d’une centaine de noms de nations ou peuples ont été énoncés lors du recensement de 2012. Ce qui est loin des chiffres officiels. Si l’État ne reconnaît pas directement les nations et peuples autochtones, la Constitution reconnaît 36 langues autochtones. Pour une vue générale, disons que les Quechuas et les Aymaras composeraient la grande majorité de la population autochtone. Ils représenteraient 36% (1,8 million) et 32% (1,6 million) de celle-ci. Leurs membres résident principalement dans les Andes où vivent d’autres nations et peuples autochtones définis comme « démographiquement minoritaires » par les lois électorales du pays (Afroboliviens, Kallawaya, Uru-Chipaya, Uru-Murato). Dans les Basses Terres, vit une multitude de nations et peuples dispersés dont la démographie oscille entre plusieurs dizaines de milliers de personnes (par exemple, Chiquitanos : 145 000 ; Guaranís : 96 000 ; Mojeños : 42 000) et quelques individus. Sans exception, les 36 nations et peuples de cette région dont les langues sont officialisées constituent eux aussi des minorités démographiques (et politiques) au regard de l’État.

Q: Quelle est la part du vote « indien » dans le succès de cette réélection ?

Il est impossible de répondre à cette question car les résultats officiels ne sont pas encore parus et ne nous donneront aucune indication sur le sujet. Ce que l’on peut dire, c’est que le mouvement autochtone bolivien est actuellement divisé. Une partie des organisations soutiennent Evo Morales, l’autre a rompu son alliance avec le pouvoir à la suite de déconvenues, en particulier à l’issue du conflit du TIPNIS en 2011 et 2012 qui a marqué un véritable tournant dans les relations entre les organisations autochtones et le gouvernement de Morales. La mouvance pro-gouvernementale se compose pour l’essentiel d’organisations créées ou soutenues par le gouvernement et est alliée aux fédérations syndicales paysannes dont les membres constituent la base électorale historique du parti d’Evo Morales, le MAS – Movimiento al Socialismo. La frange contestataire se compose quant à elle des organisations historiques et autonomes déçues par la politique menée par Morales. Leurs principaux représentants ont soutenu ou se sont présentés avec l’opposition. Une partie de la confusion ambiante vient du fait que les organisations des deux parties se livrent à une forte concurrence et utilisent les mêmes noms. C’est le cas pour les deux principales organisations autochtones du pays, la Confédération Indigène de Bolivie (CIDOB) et le Conseil National des Ayllus et Markas du Qullasuyu (CONAMAQ). Si Morales a perdu une partie de son électorat initial en voyant s’éloigner une partie des organisations autochtones, il a conquis un nouvel électorat, celui des classes moyennes urbaines et la nouvelle bourgeoisie rurale.

Q: Quelles ont été les positions des organisations indiennes représentatives exprimées au cours de la campagne ?

Les organisations contestataires se sont largement mobilisées contre la politique économique d’Evo Morales. Celle-ci pourrait se définir comme développementiste et extractiviste. C’est une politique principalement basée sur l’extraction et l’exportation de matières premières. La manne engendrée permet de financer d’importantes politiques sociales (salaire minimum indexé sur l’inflation, instauration d’une pension de retraite, aides à l’éducation, assurance universelle, suivi médical gratuit pendant la grossesse, etc.) très appréciée de la population. Cette politique s’inscrit dans un mouvement de « reconquête » d’une souveraineté nationale mis à mal depuis les années 1980 par les ajustements structurels et les politiques néolibérales imposées par les organismes internationaux. Les organisations autochtones parlent de modèle néocolonial car cette politique développementiste et extractiviste provoque de forts impacts sur les territoires autochtones alors que ceux-là mêmes sont largement protégés par la Constitution. Il en est de même pour les droits des peuples autochtones qui ne sont pas respectés alors qu’ils sont largement reconnus. Les organisations autochtones contestataires réclament également une plus grande représentation dans les assemblées législatives et plus largement au sein des institutions de l’État. Cela, au nom du principe constitutionnel de plurinationalité.

Q: Quelles ont été les avancées relatives aux droits des indiens durant les 2 premières mandatures d’Evo Morales ?

Ces avancées ont été importantes en ce qui concerne la reconnaissance des droits. En 2007, la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones a été érigée en loi nationale. La Constitution de 2009 intègre l’intégralité de cette Déclaration et une bonne partie de la Convention 169 de l’OIT. Elle garantit aux peuples autochtones le droit à la libre détermination, à l’autonomie, à l’autogouvernement et à la culture. Leurs institutions, leurs modes de gouvernance interne et leurs territoires sont reconnus et inscrits dans le nouvel agencement de l’État. Une dizaine de lois assoit ces principes constitutionnels et la question autochtone est devenue transversale dans le champ législatif et politique. Cette situation résulte bien évidemment d’une mobilisation permanente et intense du mouvement autochtone. Mais elle a aussi été permise voire promue par le gouvernement d’Evo Morales. Toutefois, à partir de 2009, ce dernier engage le pays dans ce qu’il nomme « un saut industriel » qui va venir stopper cette politique favorable aux peuples autochtones. Il existe une incompatibilité entre le modèle de développement choisi et l’application des droits des peuples autochtones.

Q: Y a t’il eu des insatisfactions ou des contradictions, je pense en particulier au conflit du TIPNIS ?

L’un des conflits socio-environnementaux les plus marquants est celui engagé depuis 2010 dans le Territoire Autochtone et Parc National Isiboro Sécure (TIPNIS) situé au centre du pays. Parc national depuis 1964 et premier territoire autochtone reconnu par l’État en 1990, le TIPNIS devient le symbole de la lutte autochtone en Bolivie après la signature avec des entreprises brésiliennes de contrats de construction d’une voie terrestre devant relier les bourgades de San Ignacio de Moxos et de Villa Tunari. Cette route doit traverser en son milieu et du nord au sud le TIPNIS. Ce conflit est le symbole de cette contradiction qui engage le pays dans une schizophrénie continue, balancée entre des principes de protection des populations et un modèle de développement peu soucieux des questions sociales, culturelles et environnementales. Le conflit du TIPNIS s’est traduit par une succession d’évènements retentissants qui ont marqué la vie politique nationale bolivienne au cours de ces dernières années Il a donné lieu à deux marches autochtones largement soutenues par la population, deux contremarches paysannes pilotées par le gouvernement bolivien, deux lois polémiques et un processus de consultation controversé. Des conflits du même acabit ont éclaté autour de projets d’aménagement (barrages, routes) dans le cadre de l’IIRSA (Initiative d’intégration de l’infrastructure de la région sud-américaine). À cela s’ajoutent les conflits « classiques » liés à la présence d’entreprises extractives en territoires autochtones (pétrolières, gazières, minières, forestières). Depuis 2009, le nombre de concessions n’a cessé d’augmenter dans le cadre de la politique d’industrialisation des ressources naturelles menées par le gouvernement d’Evo Morales. Tout cela génère déception et désillusion au sein du mouvement autochtone à l’égard de Morales et de sa politique.

Q: Quelles seront les priorités de cette troisième mandature ?

La politique développementiste et extractiviste devrait se poursuivre. C’est inscrit dans le programme de gouvernement d’Evo Morales 2015-2020. Le projet consiste à industrialiser le pays, proposer une infrastructure routière digne de ce nom, atteindre une autosuffisance alimentaire par l’extension programmée de la frontière agricole, éradiquer l’extrême pauvreté, maintenir les politiques sociales, etc. La Bolivie vit actuellement une phase économique euphorique avec un taux moyen de croissance de 5% depuis 2005. Une grande partie de la population bénéficie de cette situation. La volonté quasi-générale, c’est le « grand bon en avant ». Cela sans doute au détriment des territoires et des droits des peuples autochtones. Dans son programme, le gouvernement d’Evo Morales ne consacre que quelques lignes aux peuples autochtones. Il prévoit seulement de promouvoir les droits à l’échelle nationale et internationale. Rien n’est annoncé quant à une application effective des nombreux droits reconnus

Source: GITPA, http://www.gitpa.org/

*Laurent Lacroix est Docteur en sociologie, il analyse, depuis 1997, la situation socio-politique en Bolivie tout en centrant ses recherches sur les politiques ethniques et la question agraire dans ce pays. Il travaille sur le mouvement autochtone, les politiques publiques, les (ré)formes de l’Etat, les processus d’ethnicisation, la gouvernance territoriale et sur les effets des cultures d’exportation en Amérique latine. Entre 2006 et 2009, il fût coordinateur scientifique de l’équipe « Gouvernance et Genre » à l’Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement (IHEID) de Genève dans le cadre du programme NCCR North-South. Il est chercheur associé au CREDA (UMR 7227) et a obtenu, en 2009, la qualification pour exercer les fonctions de Maître de Conférence (Section CNU 19). Il est membre du projet ERC SOGIP, projet de recherche comparative, global, et multi scalaire sur les dimensions sociales, culturelles et politiques de la gouvernance et des droits des peuples autochtones. Pour plus d’informations sur ses activités :http://www.laurentlacroix.blogspot.com/

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